Les algériens du Québec : entre le réel et le virtuel

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Par Ahmed Tessa 
A-t-on idée de retrouver des airs «pur jus» du pays natal à des milliers de kilomètres — sur un autre continent —, au-delà de la Méditerranée et de l’océan Atlantique ? A coup sûr, l’émotion serait à son comble.
Cette rencontre insolite nous l’avons vécue à Ottawa, province anglophone du Canada, par une glaciale journée d’un automne indien finissant, prélude au froid polaire de l’hiver. Conduite par un ami installé dans cette capitale fédérale du pays de l’érable et par un réflexe pavlovien, la voiture s’arrête au feu rouge. Le chauffeur ouvre la vitre. Un vent froid s’y engouffre vite réchauffé par une voix à l’accent droit descendu des hautes montagnes du Djurdjura : «Salut Rachid ! Stationne, j’ai à te parler.» Le tout dit dans un impeccable kabyle parfumé à l’huile d’olive. Un éclair passe dans ma tête : suis-je en train d’halluciner ? C’était une femme, une connaissance de Rachid. Alors s’engage une conversation – surréaliste — en kabyle intégral.
Les présentations faites, j’apprends qu’il s’agit d’une compatriote qui est née et a grandi à Ottawa où ses parents se sont installés au début des années 1970. Elle est cadre supérieure dans une prestigieuse institution du gouvernement régional de l’Ontario. Selon elle, son attachement au pays de ses ancêtres, elle le doit à des parents qui ne parlent avec elle qu’en kabyle et, parfois, en arabe algérien. Elle a renforcé ces attaches par des vacances quasi régulières au bled. Se sentant profondément algérienne, elle décide de prendre mari dans ce village perché sur les flancs du Djurdjura qui domine la vallée d’Iwadhiyen (les Ouadhias). Comme la plupart des enfants issus de parents algériens citoyens de la ville, la fille et le garçon de cette dame ont réussi dans leurs études universitaires et sont bien intégrés dans la société canadienne. Par devoir de fidélité aux racines identitaires, elle leur a transmis le virus de la langue et de la culture ancestrales : cette algérianité qu’elle porte dans son cœur.
Cet exemple d’attachement identitaire, on le retrouve au sein de beaucoup de familles algériennes d’Ottawa.
Serait-ce une nostalgie passagère ou simplement ce sentiment inné en l’être humain, à savoir l’angoisse de voir ses enfants se démarquer de la langue des ancêtres ?
C’est ce même état d’esprit qui anime le propriétaire du restaurant Le Coin Berbère situé dans un quartier huppé de Montréal, dont la spécialité se décline dans les différentes variétés du couscous «à la maghrébine». Au vu de la fidélité qu’affiche sa clientèle québécoise, notre plat national s’avère être un ambassadeur identitaire de choix.
A maintes reprises, ce restaurant a été distingué par des articles élogieux de la presse montréalaise.
Il faut dire que le cuistot algérien se sert à bon escient de la magie des ingrédients bien de chez nous et du couscous maison.
Dans la lutte contre l’oubli des racines et sa prévention, l’exemple nous est donné par l’Association culturelle des Amazighs d’Ottawa et la fondation Thiregwa (la séguia, en arabe algérien).
Depuis plus de dix ans, elles concoctent des activités culturelles centrées sur la sauvegarde et la promotion du patrimoine immatériel via la langue maternelle, notamment.
Notre voyage au Canada a coïncidé avec une série de manifestations organisées par cette dynamique fondation Thiregwa dont un cycle de trois conférences axé sur des thématiques variées : «Le patrimoine immatériel de la Kabylie» ; «La lecture/plaisir pour la promotion des langues et du vivre-ensemble universel» ; «La lumière pour guérir le cancer et trouver des signes de vie sur Mars». Abritée par le café littéraire Le Carrefour à Montréal, cette dernière conférence a été marquée par une forte communion entre la nombreuse assistance et le conférencier, Nourredine Melakchi, chercheur à l’Université de
Massachusetts Lowell et spécialisé en physique optique. Ce dernier est natif de Thénia (Tizi Nith Aïcha, aime-t-il à dire), ancien élève du lycée Abane-Ramdane d’Alger et diplômé de l’USTHB Bab Ezzouar, promotion 1975-1980. Il est l’un des rares chercheurs au monde à avoir été choisi pour participer à deux missions consécutives dans le programme d’exploration de la planète Mars, celle de 2012-2016 et celle de 2016-2020. Ses travaux en physique optique font référence sur le plan mondial. Sa conférence a subjugué la nombreuse assistance. Faisant preuve d’un talent de pédagogue avéré, il l’a gratifiée d’une somme de connaissances autour des progrès scientifiques et médicaux grâce à l’exploitation de la lumière. Il expliquera comment les lourds et coûteux diagnostics pour dépister le cancer ne deviendront plus qu’un mauvais souvenir. Bientôt, ils seront remplacés par une simple goutte de sang à analyser en quelques minutes.
En se retrouvant au milieu de compatriotes, son émotion aura été telle qu’elle a contaminé son auditoire. Au cours du débat, il n’a pas manqué d’afficher, en toute humilité, son attachement au pays natal et sa disponibilité à y apporter son expérience.

Civisme et…
Ce séjour canadien nous a aussi permis de toucher du doigt ce que le concept de civisme signifie réellement. Ainsi, en dix jours, aucun policier ne s’est mis dans notre champ de vision, de jour comme de nuit. Il paraît que le système canadien de régulation de la circulation par les feux de signalisation est l’un des plus efficaces au monde. Ainsi, point d’embouteillages ou de bouchons à Montréal, malgré les contraintes de gigantesques travaux dont la ville est l’objet. Seulement, de temps à autre, sur l’autoroute ou au coin d’une rue, une voiture de police, gyrophare allumé et sirène hurlante, surgit pour foncer en direction d’un automobiliste qui s’arrête net. Vigilants à l’extrême, les policiers étaient en embuscade. Aucune tolérance, la sanction est garantie quel que soit le statut social du chauffeur. Le plus lourd procès est réservé à ceux qui enfreignent le code aux abords d’une école. Gare à l’automobiliste qui ne respecte pas l’arrêt signalé par le brigadier de service. Ce dernier n’est pas un fonctionnaire comme on pourrait le croire, mais une personne en retraite qui régule la circulation pour assurer la sécurité des élèves. L’ardoise la plus salée va jusqu’au retrait de 9 points sur les 15 que comporte le permis de conduire ainsi que 350 dollars d’amende. C’est le prix à payer quand on n’arrête pas sa voiture à la vue du véhicule de transport scolaire en stationnement et dont les phares sont allumés pour alerter du danger encouru par les élèves. Il faut dire aussi que chez le citoyen canadien, le respect de la loi n’est pas un vain mot. C’est par automatisme que le canadien marque l’arrêt au feu rouge ou devant le panneau de signalisation même si c’est en rase campagne.
Même réflexe chez le riverain pour sortir ses ordures ménagères selon les modalités fixées par la voirie municipale. Le vol est rare, excepté dans un ou deux quartiers de la ville mal famés et habités par des émigrés de fraîche date, souvent au chômage.
L’anecdote nous est relatée par un Algérien habitant Ottawa, ville plus paisible que Montréal. En route pour le vol sur Alger à l’aéroport de Montréal, son épouse se rend compte qu’elle avait oublié de fermer à clé la porte d’entrée de la maison. Il fallait revenir en arrière sur 50 km. La réaction du mari est sèche : «Pas la peine, en vingt ans nous n’avons jamais eu vent d’un vol dans le quartier. Nous continuons notre route, l’avion n’attend pas.» Résultat, au retour du pays natal, un mois après, rien n’avait bougé dans la maison. Ces dernières années s’invitent des signes annonciateurs d’une montée de dysfonctionnements socioculturels. C’est le cas à Montréal où coexistent de nombreuses communautés religieuses, linguistiques et culturelles. La mondialisation du radicalisme wahhabite n’a pas épargné la ville natale de Léonard Cohen, le poète-chanteur récemment disparu. Ainsi, la presse locale veille au grain pour informer de faits portant atteinte au sacro-saint principe du vivre-ensemble. C’est le cas de cette fille d’origine algérienne, élève dans un collège. Pendant le cours de musique, elle bouche ses oreilles avec des écouteurs pour ne pas entendre le cours dispensé par son enseignante. Pour se défendre, elle a eu ces mots : «Chez nous la musique est ‘’haram’’.» Autre information : un parent est convoqué par l’administration de l’école où est scolarisé son fils. Il refuse de serrer la main de la directrice en lui disant : «Je ne parle pas avec les femmes.» Plus dramatique est cette situation vécue par un compatriote qui relate l’histoire de son fils, lycéen. Un soir de septembre 2016, la police débarque chez lui et fouille de fond en comble la chambre de l’adolescent. Le motif avancé ? Son meilleur camarade de classe, porté disparu depuis des mois, a été localisé en Syrie où il a été tué aux combats pour le «djihad». Depuis, le père surveille le comportement de son fils, ses fréquentations et ses déplacements. Il y a de quoi avoir peur quand on sait la somme d’énergie dépensée par les publicitaires du wahhabisme. Ils écument le quartier arabe – plutôt algérien — de Montréal ceinturé de salles de prière et situé entre les quartiers juif et italien. Mon accompagnateur me montre un jeune Algérien installé depuis trois ans et algérois de naissance. Barbe naissante, le kamis bien soigné avec le pantalon au-dessus des chevilles et portant de grosses chaussures, il marche devant son épouse habillée d’un niqab.
– «Tu vois ce couple, à leur arrivée à Montréal, ils ont débarqué avec une tenue des plus modernes et la femme ne portait même pas le foulard. Leur prise en charge a été rapide. »
Leur métamorphose aussi ! L’endoctrinement pseudo-religieux commence à gangrener la ville. Ce quartier est surtout fréquenté par les émigrés arrivés dans les années 2000. A cause de leur profil intellectuel et leur extraction socioculturelle, certains ont du mal à trouver leurs repères en terre occidentale. De la sorte, certains se réfugient dans un communautarisme de mauvais aloi qui leur fait reproduire l’esprit et les comportements de la «dechra» ou des quartiers populaires des villes algériennes.
Selon les statistiques montréalaises, la population d’origine algérienne est estimée à 200 000 personnes. Et ces dernières années, en plus de la visibilité bruyante et ostentatoire de sa minorité, partisane de la secte wahhabiste, notre communauté installée à Montréal enregistre un record, délogeant de la première place la communauté haïtienne : celui du nombre de personnes incarcérées dans les prisons de la ville.

Nostalgie
A l’opposé de cette minorité grandissante de handicapés sociocuturels, les pionniers de l’émigration algérienne des années 1970/80 et ceux de la décennie noire (les années 1990) – intellectuels, cadres supérieurs, professions libérales – affichent, au prix de sacrifices, une belle réussite professionnelle et une insertion harmonieuse dans la société québécoise. Ils ont comme atout leur formation scolaire et universitaire offerte par l’Algérie des années 1960-1970. Bien armés intellectuellement, ils ne sont pas heurtés par le mode de vie et les mœurs des autochtones qu’ils respectent. Toutefois, ces deux catégories d’Algériens souffrent du même mal : la nostalgie. Ce qui fera dire à l’un d’entre eux : «Ici, sur le plan matériel, nous n’avons pas de problèmes : il suffit d’avoir un boulot. Mais l’éloignement nous pèse.» A la question de savoir s’il compte retourner au pays, il répond, la larme à l’œil : «A mon âge, qui aimerait rester loin des siens et de son village natal ? Malheureusement mes enfants ne me suivront pas, car ils ont percé dans leurs études universitaires. Ici on se dit que nous sommes venus ‘‘vendre nos enfants’’ au Canada.» En lui rétorquant que la formule est exagérée, notre interlocuteur nous explique : «Au Canada, l’enfant est roi.» En écho à la conversation, les chansons sur l’exil de Slimane Azem, Cheikh El Hasnaoui et Dahmane El-Harrachi passaient en boucle dans le mini-ordinateur de sa voiture. Il nous explique que les enfants constituent l’attrait premier qui booste la politique canadienne d’émigration, le pays étant fortement sous-peuplé. La générosité de l’aide sociale et des allocations familiales sont les stimulants qui encouragent les naissances. Une bénédiction pour de nombreuses familles d’émigrés qui en vivent quand le couple ne travaille pas. Il n’est pas étonnant de constater que sur le plan de la démographie, parmi la centaine de communautés étrangères vivant au Canada, les jeunes couples algériens sont les plus prolifiques. Aux dernières statistiques, ils s’offrent la première place, suivis des Marocains. A la longue, avec une telle croissance démographique, le Canada risque de connaître un remake de l’émigration africaine en France pendant les Trente Glorieuses où la famille nombreuse était la règle mais avec les conséquences que l’on connaît. Une chose est évidente : ce sont les pays pourvoyeurs (dont l’Algérie), et non le Canada, qui sont à l’origine de cette saignée de cadres et futurs cadres fuyant vers un Eldorado… virtuel pour beaucoup d’entre eux. Une «exportation de neurones» qui dévitalise le potentiel intellectuel et scientifique du pays d’origine et appauvrit son économie. L’appel d’air du Canada allant s’amplifiant, cette «exportation» insolite continue de plus belle. N’est-ce pas qu’une région comme la Kabylie s’est presque vidée de sa jeunesse ? Un drame passé sous silence.

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