Evocation : Benyelloul Smail, un écolier de Tlemcen incarcéré à l’âge de 14 ans en 1956

llimi

 

Le nom de Benyelloul Smail est intimement lié aux évènements du 16 janvier 1956, date où fut assassiné le docteur Bénaouda Benzerdjeb. Durant plusieurs jours, Tlemcen a été mise à feu et à sang par les militaires français épaulés par les gendarmes et policiers, qui ont fait face aux manifestations les plus populaires et les plus audacieuses de la population musulmane. Les élèves avaient spontanément déserté ce jour-là les bancs des écoles et collèges pour rejoindre la foule, déployant courageusement le drapeau national vert et blanc avec le croissant rouge écarlate, en scandant à travers les rues du centre-ville « vive FLN », « français assassins », « indépendance nationale », « vive l’Algérie algérienne ». Ce ne fut pas du goût du préfet qui avait donné l’ordre à ses troupes de charger la foule avec la matraque visant la tête ; de nombreux blessés, dont certaines grièvement atteints avec traumatismes crâniens sévères, sont passés de vie à trépas avant leur admission à l’hôpital.

Parmi les manifestants, un adolescent âgé de 14 ans et deux mois seulement, Benyelloul Smail ould Baghdad, élève à l’école Henri Adès, cartable à la main, est allé défier les parachutistes, armés jusqu’aux dents, pour les insulter et crier haut et fort « tahia el djazair ». Répliquant à la fougue des jeunes rassemblés au niveau du cimetière Cheikh Senouci limitrophe et situé face à l’école, où fut enterré discrètement par l’armée française à cinq heures du matin le corps du défunt Dr Benzerdjeb, les « forces de l’ordre » ont répliqué de manière farouche en utilisant des moyens disproportionnés de type antiguérilla.

Le commanement militaire mobilisa pour cela des dizaines d’hommes de troupes avec des chiens, jeeps, camions, auto- mitrailleuses, half-tracks. Aux yeux du peuple, le Dr Benzerdjeb était un véritable héros. Il avait sacrifié son statut de praticien de la santé avec la panoplie d’avantages sociaux indéniables liés à son métier, pour rejoindre le Front et l’Armée de Libération Nationale, profondément convaincu de la justesse de sa démarche. Son sacrifice a ravivé les esprits des combattants qui ont transcendé leurs actions contre les cibles civiles et militaires.

Benyelloul Smail de même que ses infortunés compagnons furent tabassés sur toutes les parties du corps, humiliés, arrêtés manu militari, menottés et embarqués dans un camion pour être transférés vers la caserne où ils furent fichés puis relâchés. Ils ne purent retourner à l’école car ils ont été définitivement exclus par le directeur Sécolier Guy qui les avait dénoncés à la police pour leur militantisme précoce. Ils étaient dès lors considérés comme étant de jeunes fellagas.

Benyelloul après son expulsion de l’école est allé travailler comme tisserand chez Chérif Benmoussa Bénaissa pour aider ses parents à subvenir à leurs besoins en cette période de chomage et de vie difficile. C’était un bon élève, doublé d’un millitant aux idés révolutionnaires qui évoquait en classe devant ses camarades la souffrance du peuple et les exactions commises par l’occupant qu’il appelait à combattre par tous les moyens. Il a payé de son audace.

Quelques mois après, le 8 juin 1956, le jeune Benyelloul Smail encore mineur car il n’avait pas encore atteint 15 ans, fut convoqué pardevant le tribunal de première instance où il fut entendu par le juge d’instruction qui l’a inculpé à la peine de 5 mois de prison ferme pour troubles à l’ordre public, destruction de tout ou partie des abords de l’école Henri Adès, jet de pierres contre un convoi militaire, soustraction à l’autorité de la France. La condamnation de Benyelloul a bouleversé ses parents qui y ont vu là une atteinte à sa liberté avec privation de leur fils de l’éduction scolaire à tous les paliers, hypothéquant ainsi son avenir.

Il a été transféré, au sinistre centre spécialisé situé à El Kalaa supérieure appelé « Moissons Nouvelles » surveillé de jour et de nuit, enfermé en compagnie de ses sept camarades, dans une petite salle obscure réservée aux détenus du groupe politique, plongeant les enfants à la fleur de l’âge, dans la peur et le désarroi.

Après l’indépendance, Benyelloul Smail (devenu plus tard expert judiciaire et expert géomètre foncier à force de travail et de persévérence) a voulu faire valoir ses droits auprès du ministère des moudjahidine pour obtenir un simple document de reconnaissance, lui qui, à 14 ans, âge ou ailleurs les enfants sont insouciants et s’adonnent à divers jeux, a été emprisonné plusieurs mois pour son action militante. Benyelloul a remué ciel et terre depuis des années, pour se faire délivrer cette simple attestation.

Documents et témoignages à l’appui, il attend toujours. Il réclame légitimement ce document juste pour le placarder dans son salon, laissant ainsi une trace à l’intention de ses enfants afin dit-il qu’ils s’imprenent de son dévouement pour la patrie et gardent le souvenir de leur père et grand père pour son sacrifice pour l’indépendance du pays chèrement acquise.

Son appel sera-t-il entendu ?

TSA

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