Kamel Daoud : «Il faut encourager la lecture»

Le défilé ininterrompu des lecteurs à la salle de la librairie « Alili » témoignait, jeudi dernier, du succès des livres de Kamel Daoud. « Il n’est pas question que je rate le passage à Tlemcen de ce grand auteur et journaliste. J’appréciait sa chronique Raïna Raïkoum, son intellectualité et surtout son courage et ses prises de position sur des sujets tels que le fondamentalisme et le radicalisme religieux, mais aussi la liberté d’expression », dira un professeur de l’université de Tlemcen avant même que Kamel s’installe sur la tribune à côté de la modératrice Sabiha Benmansour (Présidente de l’association Mohamed Dib).

Devant un parterre d’initiés, l’auteur a brièvement expliqué le contenu de son roman « Le peintre dévorant la femme » qu’il vient de publier où il invite le lecteur dans cet ouvrage à partager sa nuit solitaire, vécue dans le musée Picasso lors de l’exposition Picasso 1932 année Erotique à Paris, avant de se prêter au jeu des questions-réponses.

«Quelle est la raison qui vous a conduit à écrire ? », lui lance d’emblée l’animatrice de la rencontre.

« La raison d’écrire, c’est une des questions qu’on me pose partout dans le monde, c’est pourquoi vous écrivez en français ? Pourquoi vous écrivez ? A quel public vous vous adressez ? C’est une question qu’on pose souvent aux écrivains qui viennent de la marge qui vont vers le centre, c’est-à-dire qui viennent de Turquie, d’Algérie et du Vietnam, qui vont vers les capitales qui produisent de la valeur, Paris, New York ou Francfort en Allemagne, donc comment je suis venu à l’écriture, quelles sont les grandes raisons qui poussent à l’écriture ? Personnellement je pense que c’est la lecture. Il faut lire, faire lire, distribuer le livre, le laisser comme une sorte de présence partout dans tous les espaces possibles. Lire libère, lire fait voyager quand on n’a pas les moyens de voyager, lire c’est relativiser ses propres croyances, on découvre que le reste du monde a d’autres valeurs et d’autres croyances, alors on s’apaise et on commence à entrevoir ce que veut dire la tolérance, et on commence à entrevoir ce que nous apporte la différence.

J’ai dit une phrase lors de la remise du prix Mohamed Dib et je vous jure qu’elle était improvisée sur place et que je reprends souvent, j’ai dit que les hommes d’un seul livre sont toujours intolérants et que les hommes de plusieurs livres sont toujours libres, donc il faut encourager la lecture. Ce qui m’a mené à écrire c’est d’avoir été un lecteur frustré, parce que je n’avais pas accès au livre dans le milieu où je vivais, je me suis mis à imaginer des histoires que je n’avais pas sous la main, et j’ai écrit par frustration de lecteur, j’ai écrit le livre que j’aurai voulu lire, j’ai imaginé ces livres.

La deuxième raison, c’est cette volonté de donner du sens à sa vie. Il est important de donner du sens à sa vie, on n’en a qu’une seule, on n’en a pas deux, il faut la mériter, il faut en faire quelque chose, il faut lui donner du sens. Pour moi la littérature c’est ce qui fait fabriquer le sens dans ma vie, c’est ce que j’espère me donner de la valeur à ma vie, si j’arrive à la vieillesse comme je l’espère ou si je disparais un jour, j’aurai toujours eu cette certitude peut-être vaniteuse d’avoir laissé quelque chose de plus important qu’une pierre tombale. Il faut mériter sa vie, il faut aussi aller au-delà de sa mort ! », répond l’auteur.

Refusant la soumission et le clientélisme au diktat de la pensée dominante, Kamel Daoud pense le présent et refuse d’être enfermé dans un passé sclérosé. « Moi je n’ai pas de problèmes sur le religieux, j’ai des problèmes avec les courtiers du religieux, et je ne leur en veut pas, parce que je touche à leur gagne-pain.

Moi je n’accepte pas cette idée de me reprocher de parler d’Islam, parce qu’on est dans une sorte de répartition de la légitimité. Celui qui a la propriété de l’Islam, qu’il me le montre et je n’en parlerai plus jamais. Alors je parle de ce qui me tue, ce qui me menace, ce qui veut me priver de ma vraie islamité. Je n’ai pas rencontré une personne qui me parle de cette religion avec amour et de tendresse ! ».

Khaled Boumediene (Le Quotidien d’Oran).

 

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