La place d’Alger, qui s’en souvient

Alger avait sa rue Michelet et Oran sa rue d’Arzew, Tlemcen avait sa rue de France et surtout sa formidable esplanade, appelée autrefois la place d’Alger, qui, avec la place de la mairie, constituaient le cœur de la ville. Cet espace vital s’étalait à partir du palais du Mechouar jusqu’aux alentours de la grande mosquée.

La ville de Tlemcen commençait alors à voir le jour à partir de 1846. Les premiers platanes furent plantés et quelques années plus tard, l’esplanade tlemcénienne n’avait rien à envier à celle de Montpellier. Aujourd’hui, en consultant les archives du Vieux Tlemcen, on ne peut qu’exprimer une grande frustration et une colère face à l’état des lieux. Les moins de 40 ans sont loin d’imaginer ce que fut l’actuelle place Emir-Abdelkader. Les formidables terrasses du Gambrinus et les parasols couleurs d’été servaient de refuge aux touristes et aux simples passants, ce lieu était un passage obligé. Les temps ont changé, le kiosque à musique, un véritable bijou architectural, a disparu. C’était le lieu préféré d’un certain Nekkache, l’homme au gnibri qui, pendant ses moments de solitude, jouait des mélodies, durant les longues nuits d’hiver.

C’était le temps où les chanteurs de l’époque se donnaient libre voix pour enchanter touristes et passants. C’était aussi le temps où les messalistes livraient leurs discours anticolonialistes. On savait depuis un certain temps que la centaine de platanes datant de la fin du XIXe siècle était en danger. En cet été 2018, les premiers signes de dépérissement sont visibles aussi bien sur les troncs que sur les feuilles qui jaunissent d’une manière précoce.

Mais qu’arrive-t-il à ces vieux platanes qui faisaient le charme de Tlemcen et faisaient rêver Louis Abadie ? La place Emir-Abdelkader offre un triste visage avec un sol poussiéreux et sale. Il n’y a pas l’ombre d’un espace vert et pour mieux porter l’estocade, on a érigé des kiosques qui ressemblent à des guérites pour sentinelle dans les années 1980, alors que les anciens kiosques répondaient parfaitement aux normes architecturales de Tlemcen. Nous n’allons pas nous attarder sur les erreurs du passé, mais les élus actuels se doivent de réagir, dans le cadre de la nouvelle dynamique initiée par l’exécutif. Il n’y a eu aucun projet pour la rénovation de la place d’Alger et de la place de la mairie durant les deux dernières décennies.
L’ex-place d’Alger fait l’objet aujourd’hui de nombreux commérages. Même ceux qui manifestaient une certaine indifférence à l’environnement commencent à s’inquiéter de l’état des lieux.

Il y a lieu d’examiner en urgence cette situation pour sauver ce qui peut l’être encore. Le centre de la capitale des Zianides doit réfléter toute la beauté, l’art et la culture de Tlemcen. Seul un sursaut de la part des élus et des citoyens peut changer la donne, mais il faut surtout imposer une nouvelle règle de jeu : demander des comptes aux élus à la fin de leur mandat, ce sera une attitude citoyenne et responsable.

De l’autre côté de la ville, s’il vous arrive de vous recueillir sur la tombe de l’un de vos proches au cimetière de Sid-Ahmed-Senoussi, vous remarquerez que des peupliers centenaires meurent depuis une décennie. C’est la désolation. Alors, en quittant le cimetière, faites au moins deux prières, l’une pour vos morts et l’autre pour la survie des peupliers. Il y a plus de 40 ans, à l’occasion de la mort de Messali, le journal français le Figaro titrait à la une «Messali sera enterré sous les peupliers de Tlemcen». C’est dire combien cet arbre à lui seul était le symbole de toute une cité.
Au lendemain de l’indépendance, Louis Abadie rapporte dans son recueil Tlemcen au passé rapproché une citation de Cardinal Coffy : «Si les hommes veulent garder le souvenir de leur passé et faire mémoire des événements qui ont tout particulièrement marqué leur histoire, c’est pour ne pas perdre leur identité devant les bouleversements qui les affectent »
M. Zenasni (Le Soir d’Algérie).

 

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