La lente disparition de la moustache en Algérie

Par Amine BOUALI (Algérie1)
En Algérie, la moustache est pratiquement en voie de disparition même si son héritage résiste encore chez les personnes d’un certain âge et dans les campagnes. Dans les pays arabes, la moustache n’est plus ce symbole de virilité que les hommes, autrefois, arborait sous leur nez. Les visages glabres ou barbus qui l’ont remplacée, renseignent sur l’esthétique mais aussi sur l’état d’esprit dominants des temps actuels.
La moustache n’est pas seulement un appendice de la mode appliquée, à l’échelon mondial, au corps humain masculin comme le sont, par exemple, les cheveux longs ou le tatouage. Elle véhicule une certaine philosophie «macho». En Europe, avant la Première guerre mondiale, la moustache était fort appréciée, à tel enseigne que les femmes allemandes disaient «qu’un baiser sans moustache est comme une soupe sans sel».
En France, sur un autre plan, une décision ministérielle de mars 1832, rendait le port de la moustache obligatoire pour tous les militaires. (Cette obligation le demeurera jusqu’en 1933). Dans l’ex-URSS, la moustache «martiale» de Staline matérialisait, à elle seule, la victoire de l’armée soviétique, lors de la bataille de Stalingrad, en février 1943, contre l’armée nazie. (Une décennie plus tard, cette même moustache symbolisera, de manière tragique) le «goulag du prolétariat»). Au Proche-Orient, pendant les années 1970, la moustache de Gamal Abdel Nasser, Hafez El-Assad ou Saddam Hussein, était devenue presque l’incarnation du nationalisme arabe.
Dans notre pays, la moustache sera spécialement rattachée, dans l’inconscient collectif, à l’ère du socialisme spécifique du président Boumediene, à son visage émacié et au froncement inquiétant de ses sourcils.
Sur les photos jaunies de cette époque, on peut encore admirer notre irrésistible moustache trôner entre les joues de presque tous les membres de l’ex-Conseil de la Révolution. La Nomemklatura masculine algérienne et le simple père de famille, étaient alors quasiment tous moustachus. La moustache, emblème involontaire de l’autorité patriarcale et du pouvoir non-démocratique, régnait alors sur le pays.
En gros, le style de la moustache que les Algériens avaient l’habitude de porter était assez clean: ni en broussaille à la Chuck Norris ni en croc comme la célèbre moustache du peintre Salvador Dali. Ni divisée en deux pointes montantes et bouclées vers le haut comme celle de l’acteur britannique David Niven, ni épaisse et carrée sous le nez comme celle d’Adolf Hitler. La moustache des Algériens est «classique», à la rigueur «tiers-mondiste», «aussi belle qu’un comité de gestion» au temps de la Révolution agraire, pour paraphraser le poète Jean Senac.
À partir des années 1990, la moustache va finir par se ringardiser en Algérie. À la même période, une certaine «wahabisation» de notre société va imposer la barbe comme élément distinctif de la masculinité. Actuellement, en Occident, la moustache serait, de nouveau, revenue à la mode, célébrée par des stars américaines comme Brad Pitt, et elle symboliserait une certaine ouverture d’esprit, marquée par un positionnement anti-libéral et les nouvelles valeurs de l’écologie.

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